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  • L.-J. Wagner

Le (non) journal de confinement

Avec le confinement, vient le temps de l'introspection. Et pour certains, le besoin de s'épancher sur cette parenthèse (dés)enchantée de notre vie. De nombreux auteurs ont déjà commencé à relater sur la toile leur journal de confinement, leur quotidien chamboulé, leurs atermoiements et leurs découvertes, en plein voyage intérieur. Mais je ne m'y risquerai (presque) pas...


Non pas que je souhaite aller à contre-courant ou fustiger celles et ceux qui s'y adonnent, loin s'en faut. Surtout si cela provient d'un besoin impérieux de consigner par écrit, podcast ou par vidéo, cette situation exceptionnelle dans leur vie et tout ce qu'elle engendre. La raison est toute simple. Je connais déjà par coeur le confinement.

Enfant unique, ayant beaucoup déménagé, je me suis souvent lové dans la solitude. L'ennui était un compagnon de jeu (et de route). Jouer seul, inventer des histoires uniquement pour soi-même, se projeter dans des horizons issus de son imagination, ce fut une bonne école pour affronter la vie. Certes, cela a pu me donner un côté autistique dans ma vision du monde, un peu étriquée, cynique et désabusée, mais j'ai eu l'impression d'avoir quelque maturité sur certains sujets. Mes obsessions récurrentes (la fin du monde, la mort, le temps qui passe...), je les ai absorbées, digérées, elles sont elles aussi des compagnes d'infortune qui ne me dérangent pas, que je convoque parfois, dans mes histoires ou mes moments de solitude d'adulte. Je suis un être sociable, avec des amis fidèles et proches, mais qui a besoin de se... confiner en son for intérieur dès qu'il le peut. En cela, pratiquer la natation est un parfait exutoire qui permet à la fois de libérer des toxines, sculpter son corps et se retrouver avec soi-même.

J'ai toujours aimé être chez moi, aussi. Même quand je vivais dans un logement de 20 mètres carrés environ, avec une seule fenêtre ornée de barreaux et donnant sur une cour en béton. Mon antre. J'y avais accroché des affiches de films, d'expositions, des photographies et autres reproductions de tableaux célèbres, dont le fameux Désespéré de Courbet. J'ai aussi pu expérimenter le télétravail, y ai pris goût et dans ce cloaque sans lumière, j'y ai passé nombre de mes journées, même quand il faisait grand beau. Tant et si bien qu'il me serait impossible aujourd'hui, sauf cas de force majeure, de retourner dans un bureau. Le tout est de se discipliner : se lever à la même heure chaque matin, se donner des horaires et contraintes et les respecter autant que possible. Si aujourd'hui, j'ai la chance de vivre dans un appartement lumineux, plus grand et agréablement accompagné, je continue de travailler de chez moi, à mon petit bureau et d'y trouver là, le véritable refuge.

Aussi, le confinement actuel de prévention contre ce virus invisible et pernicieux, ne me paraît pas étranger à ma vie quotidienne. Ce n'est qu'un prolongement. Me manquent la piscine, mes répétitions de théâtre et ma troupe, les séances de cinéma ou les représentations de spectacles, voir des amis en trois dimensions. Mais ce sacrifice est nécessaire, infime finalement face à ce que le monde entier traverse en ce moment. Je vois même tout ceci comme une opportunité, surtout du fait que j'ai la chance de vivre dans un appartement décent, d'avoir ma propre pièce si j'ai besoin d'isolement, que je ne suis pas seul et que je dispose de toute la technologie nécessaire pour survivre à cet ostracisme et garder des liens (virtuels) avec mes proches.

Je ne ressens ainsi nul besoin de m'épancher dans un journal quelconque sur une hypothétique angoisse de cette solitude soudaine. Surtout au bout de quelques jours, qui paraissent pourtant déjà une éternité pour beaucoup. Je n'ai rien strictement rien à raconter de plus que ce que je vivais auparavant. Je trouve même certaines lectures de journaux de confinement assez indécentes. Certain(e)s n'hésitant pas à se prendre pour des héro(ïne)s des temps modernes ou des victimes sacrifiées, parce qu'ils ou elles doivent se retrouver seul(e)s chez eux/elles et face à eux/elles-mêmes. En temps de paix, le frigo et la bibliothèque bien remplis, la télévision en bruit de fond et entre deux vidéos sur Internet.

Si certaines situations doivent être pénibles à vivre en effet (un logement insalubre, des rentrées d'argent en dents de scie, une santé peu à la fête ou en mauvaise compagnie...), rien de tel pourtant que cet ennui salvateur pour se retrouver, se connaître, se comprendre. Nous sommes loin d'Anne Frank se terrant dans son grenier avec sa famille, dans le silence total et sans savoir de quoi ses lendemains seraient faits. Il en a résulté un véritable journal de confinement. Une souffrance physique, psychologique et concrète, tapie dans des moments de joie malgré tout et de réflexions d'une incroyable maturité. Notre confinement métaphysique est luxueux à côté et au service d'une cause universelle. Pour pouvoir exulter à nouveau dans quelques semaines. Alors profitons, autant que faire se peut, de cette opportunité qui nous est donnée pour créer et changer nos paradigmes et nos priorités. C'est le moment ou jamais. Et ne perdons jamais le fil entre nous. La solitude, oui, mais à plusieurs, même de loin en loin.


"Le plaisir nous fait oublier l'existence ; l'ennui nous la fait sentir", Victor Cherbuliez.

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